L'inhumain - Conférence du 21 avril 2026

 

«Si c’est un homme»

L’expérience des camps nazis nous amène au bord de l’abîme où l’humanité est menacée de s’engloutir. Nous n’avons pas, semble-t-il, tiré toutes les leçons de cette monstrueuse tragédie, parce que si souvent renaissent les politiques d’extermination d’un peuple entier et les conditions qui ont conduit à Auschwitz sont toujours en passe de se réunir à nouveau.

L’humanité est atroce

Avant d’aller plus loin vers ce mal absolu qu’est l’extermination des Juifs d’Europe, constatons que les plus sublimes civilisations ont partie liée avec la pire « inhumanité ». Les Romains sont les inventeurs de la civilisation européenne, et nous avons même repris de vastes pans de leur droit, et pourtant, quand nous sommes confrontés à leurs mœurs, nous sommes vite pris d’effroi. L’humanisme cicéronien pouvait coexister avec un monde où un esclave était donné comme repas à ses murènes par un chevalier renommé pour sa cruauté, Vedius Pollio, un de ces riches Romains fous ou dégénérés dont l’histoire romaine donne tant d’exemples.

Faut-il rappeler les invraisemblables atrocités qui scandent l’histoire humaine, les entreprises de Gengis Khan (1155-1227), par exemple. Certaines estimations donnent jusqu’à 40 millions de morts comme coût humain de la construction du gigantesque empire mongol, à une époque où l’on estime la totalité de la population humaine entre 360 et 450 millions. N’oublions pas Tamerlan (1336-1405), nettement moins létal que Gengis Khan, mais tout aussi terrible. Certaines estimations proposent 17 millions de morts. Tamerlan faisait faire des pyramides des crânes des vaincus, histoire de convaincre les survivants de se soumettre… Tamerlan admirait Gengis Khan et se voulait « l’épée de l’islam ». Ces deux terribles monstres restent honorés dans leur pays. Faut-il rappeler la colonisation du monde par les puissances européennes – qui se trouvaient de bonnes excuses à la vue des régimes sanguinaires des Aztèques ou des Incas.

Nous croyons que le xxe siècle a battu les records en matière de cruauté, de meurtres de masse et de destructions – deux guerres mondiales et des dizaines d’autres –, mais c’est peut-être une erreur de perspective. En matière de cruauté et d’inhumanité, les siècles antérieurs avaient à leur actif des palmarès impressionnants, d’autant plus impressionnants qu’ils ne disposaient pas des moyens techniques modernes. Une bombe à Hiroshima, c’est tout de même plus efficace que d’essayer de passer la population de toute une ville au fil de l’épée. Les guerres préhistoriques, dont nous n’avons que des traces, semblent avoir été singulièrement meurtrières – voir Les guerres préhistoriques (2002) de Lawrence Keeley – et faisaient un nombre considérable de victimes (entre 40 et 50 % des vaincus) et, évidemment, on n’épargnait personne. À la bataille de Trasimène qui, en 217 av. J.-C., oppose Carthaginois et Romains, en trois heures périssent 15000 soldats romains contre environ 1500 soldats d’Hannibal. Les Romains, de leur côté, ne faisaient pas dans la dentelle avec les rebelles à leur «pax romana». Entre 600000 et 1 million de morts gaulois selon les sources (soit jusqu’à 1/8e de la population, estimation haute), plusieurs dizaines de milliers de captifs acheminés comme esclaves vers l’Italie ainsi que près de 800 agglomérations (villages, bourgs, etc.) rayées de la carte : c’est le bilan vertigineux de la «Guerre des Gaules». Nos guerres se sont peut-être civilisées au xixe, enfin, quand il s’agissait des guerres intraeuropéennes, mais en matière d’horreurs coloniales, on ne sait à qui délivrer la palme, peut-être au traitement que le roi des Belges a fait subir au Congo, qui n’était pas une colonie belge, mais un domaine privé : de 1885 à 1908, l’administration de Léopold II est coupable d’environ 10 millions de morts. On coupait les mains des Congolais tués pour justifier l’usage de balles. On n’omettra pas le génocide des Hereros et des Namas, en Namibie, perpétré par l’armée allemande à partir de 1904 et qui a fait mourir 80 % de la population, conformément à un véritable plan d’extermination.

La France a sa part dans ces atrocités. La conquête de l’Algérie fut cruelle à souhait. Tocqueville, pourtant partisan fervent de la colonisation de l’Algérie, écrit : «Nous faisons la guerre de façon beaucoup plus barbare que les Arabes eux-mêmes […] c’est quand à présent de leur côté que se situe la civilisation». L’indépendance de l’Algérie ne fut pas moins meurtrière. La répression des manifestations de Sétif, Guelma et Kerrata en 1945 aurait causé 30000 morts et la guerre qui commence en 1954 fut aussi très meurtrière, même si les chiffres officiels côté algérien n’ont guère de rapport avec la réalité. Loin des un ou deux millions avancés dans le discours des gouvernements d’Alger, on serait autour de 400000 tués, ce qui est déjà beaucoup, en incluant 150000 Algériens massacrés par les indépendantistes pour avoir soutenu la France. Ailleurs, les choses ne sont pas meilleures : l’insurrection malgache de 1947 fit 89000 morts…

Le crime contre l’humanité

Le premier emploi officiel du concept de crime contre l’humanité dans un texte international remonte au 24 mai 1915. Les gouvernements français, britannique et russe publièrent une déclaration commune condamnant la déportation et l’extermination systématique de la population arménienne, entreprise par l’Empire ottoman. Ces actes étaient dénoncés comme de « nouveaux crimes contre l’humanité et la civilisation », dont l’intégralité des membres du gouvernement turc seraient tenus pour responsables, au même titre que ses agents directement impliqués dans les massacres.

La Charte de Nuremberg (août 1945) définit le crime contre l’humanité : « l’assassinat, l’extermination, la réduction en esclavage, la déportation et tout autre acte inhumain commis contre les populations civiles avant ou pendant la guerre, ou les persécutions pour des motifs politiques, raciaux ou religieux lorsque ces actes ou persécutions sont perpétrés en liaison avec un crime relevant de la juridiction du tribunal, que ce soit ou non en violation de la loi du pays où il est perpétré ».

La définition est assez large et elle englobe évidemment les crimes nazis, mais on la retrouvera lors des événements de l’ex-Yougoslavie ou au Rwanda. Le crime contre l’humanité a été déclaré imprescriptible, ce qui a permis de poursuivre des criminels de guerre nazis bien après la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Le génocide

Bien que d’usage plus ancien, le génocide est juridiquement défini depuis 1948. La convention de l’ONU le définit ainsi :

 […] l’un quelconque des actes ci-après commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel :

a) meurtre de membres du groupe;

b) atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe;

c) soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle;

d) mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe;

e) transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe. 

On voit que tout massacre de masse n’est pas un génocide. Il y faut l’intention de détruire un groupe humain pour ce qu’il est. Le caractère génocidaire de l’extermination des Arméniens ne fait aucun doute.  Soit dit en passant la complicité du IIe Reich avec les génocidaires turcs ne fait aucun doute, non plus. Si on remonte plus haut dans le passé, on trouvera d’autres génocides, comme celui des Herero par les Allemands en 1908. Sans doute, l’extermination des nations indiennes échappe-t-elle à l’accusation de génocide, parce que le crime est ancien et les États-Unis très puissants… Les opérations de « nettoyage ethnique » prennent souvent un caractère génocidaire, même s’il s’agit de chasser une population et non de l’exterminer.

L’inexplicable haine des Juifs

La litanie des massacres dont l’humanité a été la force agissante et la victime au cours de l’histoire pourrait nous faire relativiser, bien à tort, ce que fut l’extermination des Juifs d’Europe.

Notons que l’antijudaïsme est une vieille affaire. Les différentes communautés issues de la diaspora juive furent souvent les victimes des persécutions tant des chrétiens que des musulmans – on se gardera ici de prendre pour argent comptant la fable de la pacifique coexistence des trois « religions monothéistes » à Cordoue. La haine des Juifs, dans l’islam dès les origines et dans le catholicisme dès le Moyen Âge, pourrait avoir une explication religieuse. Le christianisme et l’islam sont issus, l’un et l’autre, du judaïsme et doivent éliminer cet ancêtre qui a refusé de suivre les nouveaux prophètes. Mais cette explication est insuffisante. Du reste, la haine des Juifs n’a jamais conduit à leur élimination pure et simple. Des « ghettos » juifs ont été tolérés. Les juifs italiens, qu’on a appelés « les Juifs du pape », ont trouvé une paix relative. La seule politique antijuive systématique fut celle de l’Espagne d’Isabelle la Catholique.

Par opposition à l’antijudaïsme, l’antisémitisme est une passion moderne. Il se développe au xixe siècle, précisément au moment où les Juifs s’intègrent dans les sociétés européennes. Il va exploser en France au moment de l’affaire Dreyfus, avec le triomphe du livre d’Édouard Drumont, La France juive et va trouver un nouveau souffle en Allemagne pendant la Première Guerre mondiale. Ce phénomène prend en Allemagne une force considérable et le nazisme va s’édifier sur la haine des Juifs assimilés aux communistes. C’est contre les Juifs et bientôt contre toutes les nations non germaniques que s’organise l’idéologie nazie, laquelle aboutit à la planification de la destruction pure et simple des Juifs d’Europe et la mise en esclavage des populations slaves.

 

La spécificité de l’extermination des Juifs d’Europe

Les massacres du passé sont liés à des conquêtes ou à une stratégie de terreur pour consolider les conquêtes. Un nouveau pouvoir établi, on peut faire comme les Mongols qui s’appuyèrent sur les vieilles méthodes bureaucratiques de la Chine conquise pour administrer leur empire, ou comme les Arabes qui n’hésitèrent pas à avoir recours aux savants et administrateurs byzantins. Les colonisateurs infériorisent les colonisés pour qu’ils restent à leur place de colonisés et servent le colon. On ne trouve rien de tel avec l’entreprise nazie : les Juifs ne menaçaient pas l’Allemagne, ils avaient versé le prix du sang dans les tranchées pour la défense de leur patrie allemande. Ils apportaient une éminente contribution à la culture et à la science allemandes. Au début, ce furent les Juifs allemands qui étaient déportés, mais, avec la guerre, le tour vint des Juifs des pays occupés (Belgique, Pays-Bas, France, Pologne, Tchécoslovaquie, Hongrie, etc.). Déportés méthodiquement, bureaucratiquement avant d’être regroupés dans des camps aux conditions inhumaines, pour finalement être gazés et brûlés quand fut prise la décision, après la conférence de Wannsee, le 20 janvier 1942.

Alors même que les forces armées allemandes étaient en difficulté sur tous les fronts, en 1944, les déportations continuèrent, mobilisant d’importants moyens matériels et humains.

Il y a donc, dans les folies antisémites, quelque chose qui résiste à toutes les analyses historiques, sociales ou politiques connues. Vladimir Jankélévitch disait que l’extermination des Juifs d’Europe est un « crime métaphysique ».

L’espèce humaine

Robert Antelme (1917-1990) est écrivain français, époux de Marguerite Duras. Il est secrétaire de Pierre Pucheu, secrétaire d’État puis ministre de l’intérieur du gouvernement de Vichy. Mais il aide la résistance et est arrêté le 1er juin 1944. Déporté à Buchenwald et Dachau, il sera libéré en 1945. De cette expérience, il tire un récit, L’espèce humaine , publié en 1947.

Buchenwald et Dachau n’étaient pas des camps d’extermination, comme Auschwitz-Birkenau, Treblinka ou Sobibor,  C’étaient des camps de travail, où les conditions de vie étaient particulièrement précaires et où les SS attendaient que les détenus meurent d’épuisement et de privations.

Pour une part, le camp n’est que le prolongement et l’exacerbation de ce qui existe partout, par exemple le mépris : « mais ici c’était plus net. Nous donnions à l’humanité méprisante le moyen de se dévoiler complètement. »

Antelme insiste sur le fait que, même dans cette situation extrême, les humains s’accrochent à leur humanité. Même quand les détenus de battent pour avoir un peu de « rab » de soupe, c’est encore leur humanité qui s’exprime, car l’impératif, c’est de vivre.

Antelme nomme ses codétenus, « les copains ». S’il montre l’inhumanité profonde des SS, il ne manque jamais de signaler l’humanité dont témoignent des Allemands ordinaires à l’encontre des détenus, comme cette ouvrière qui lui glisse un morceau de pain ou ce surveillant allemand qui dit aux détenus « Langsam » (« lentement », « ne vous tuez pas au travail ») et tourne le dos. Chacun de ces petits gestes pouvait valoir à son auteur la déportation.

Le camp est l’endroit où même le mort doit être effacé. On n’enterre pas les morts. Ils ne doivent laisser aucun signe et aucune cérémonie n’est tolérée. À Auschwitz, le four crématoire servait à cela : faire disparaître les morts. Exactement comme le feront les négationnistes à la Robert Faurisson quand ils affirmeront que les millions de morts, principalement Juifs, n’ont jamais existé.

La lecture de Robert Antelme trouve des prolongements intéressants dans le travail de Giorgio Agamben qui, dans la troisième partie de Homo sacer, décrit le camp « comme paradigme biopolitique de la modernité. »

Primo Levi

Arrêté en février 1944, pour faits de résistance, le jeune chimiste italien Primo Levi est déporté à Auschwitz jusqu’en janvier 1945, date de la libération du camp par l’armée soviétique. Son expérience est relatée dans Si c’est un homme (Se questo è un uomo), publié en 1947 et qui sera reconnu plus tard comme un chef-d’œuvre. L’incipit du livre précise les raisons du titre :

Primo Levi a eu une double chance, ce qui lui a permis de survivre. Déporté tard, il est arrivé à Auschwitz à un moment où, faute de main-d’œuvre, les nazis avaient décidé d’allonger le délai de survie des prisonniers. Sa deuxième chance était de parler l’allemand, la langue des bourreaux.

Tous les « spécimens d’humanité souffrante » emprisonnés dans le camp sont pris dans un système dont la caractéristique principale est l’évidement de toute humanité.

Rester un homme dans ces circonstances est exceptionnel ? Primo Levi peut rester un homme aussi parce qu’il reçoit l’aide d’un civil italien qui ajoute un peu de pain à sa ration et fait parvenir à ses proches une carte postale. Lorenzo était resté un homme.

Il faudrait ici citer l’intégralité du livre pour saisir ce qu’est cette déshumanisation radicale. Un seul exemple suffira :

Le mois dernier, un des fours crématoires de Birkenau a sauté. Personne parmi nous ne sait exactement (et peut-être ne le saura-t-on jamais) comment les choses se sont passées : on parle du Sonderkommando, le Kommando Spécial préposé aux chambres à gaz et aux fours crématoires, qui est lui-même périodiquement exterminé et tenu rigoureusement isolé du reste du camp. Il n’en reste pas moins qu’à Birkenau, quelques centaines d’hommes, d’esclaves sans défense et sans forces comme nous, ont trouvé en eux-mêmes l’énergie nécessaire pour agir, pour mûrir le fruit de leur haine.

« Notre masse abjecte » : ainsi les victimes acceptent, intériorisent même ce que les bourreaux veulent faire d’elles. À une telle échelle, on n’a jamais rien connu de tel dans l’histoire de l’humanité. La déshumanisation est organisée avec un sens poussé du détail, dont Primo Levi rapporte maints exemples.

Camps soviétiques et Lager nazis

On compare souvent les camps staliniens, l’archipel du Goulag, aux camps nazis. Primo Levi fait une différence qui vaut d’être soulignée :

La principale de ces différences tient aux buts poursuivis. De ce point de vue, les Lager allemands constituent un phénomène unique dans l’histoire pourtant sanglante de l’humanité : à l’antique objectif visant à éliminer ou à terroriser l’adversaire politique, ils ont adjoint un objectif moderne et monstrueux, celui de rayer de la surface du globe des peuples entiers avec leurs cultures. À partir de 1941 environ, les Lager allemands deviennent de gigantesques machines de mort : les chambres à gaz et les fours crématoires avaient été délibérément conçus pour détruire des vies et des corps humains par millions; l’horrible record en revient à Auschwitz, avec 24000 morts en une seule journée au mois d’août 1944.

Certes, les camps soviétiques n’étaient, et ne sont toujours pas des endroits où il fait bon vivre, mais même dans les années les plus sombres du stalinisme, la mort des internés n’y était pas un but déclaré : c’était un accident assez fréquent, et accepté avec une indifférence brutale, mais qui n’était pas expressément voulu; c’était en somme une conséquence possible de la faim, du froid, des épidémies, de l’épuisement. Pour compléter cette lugubre comparaison entre deux types d’enfer, il faut ajouter qu’en général on entrait dans les Lager allemands pour ne plus en sortir : il n’y était prévu d’autre issue que la mort; alors que la réclusion dans les camps soviétiques avait toujours un terme : du temps de Staline, les «coupables» étaient parfois condamnés à de très longues peines (qui pouvaient aller jusqu’à quinze ou vingt ans) avec une épouvantable désinvolture, mais il leur restait toutefois, si faible fût-il, un espoir de liberté.

Cette différence fondamentale en entraîne une série d’autres. Les rapports entre gardiens et prisonniers sont moins inhumains en Union soviétique : les uns et les autres appartiennent à un même peuple, parlent la même langue, il n’y a pas chez eux de «surhommes» et de «sous-hommes» comme chez les nazis. Les malades sont sans doute mal soignés, mais on les soigne; face à un travail trop pénible, on peut envisager une protestation, individuelle ou collective; les châtiments corporels sont rares et pas trop cruels; on peut recevoir de chez soi des lettres et des colis de vivres; bref, la personnalité humaine n’y est pas déniée, elle n’y est pas totalement condamnée. Par contre, dans les Lager allemands, tout au moins pour les juifs et les Tziganes, le massacre était quasi total : il n’épargnait même pas les enfants, qui furent tués.

Les camps soviétiques sont d’abominables camps de travail, mais pas des camps d’extermination, même si le taux de mortalité dans ces camps de travail était particulièrement élevé. Ajoutons que la police politique soviétique a massivement exécuté les opposants ou prétendus tels, aussi bien en URSS qu’à l’étranger – ainsi les 22 000 officiers polonais exécutés à Katyn en 1941, mais c’étaient des massacres « classiques ». Enfin, que les camps soviétiques ne puissent être identifiés aux Lager nazis n’est pas un argument en faveur des camps soviétiques, cela devrait aller sans dire.

Pour conclure

« Nuit et brouillard » (Nacht und Nebel) désigne les directives du 7 décembre 1941 organisant la déportation des « ennemis » du Reich et l’assurance qu’ils mourront dans l’anonymat.

Ils marchent bien en ordre – qu’on ne puisse rien leur reprocher.

Ils arrivent à une bâtisse et ils soupirent. Enfin ils sont arrivés.

Et quand on crie aux femmes de se déshabiller elles déshabillent les enfants d’abord en prenant garde de ne pas les réveiller tout à fait.

Après des jours et des nuits de voyage ils sont nerveux et grognons

et elles commencent à se déshabiller devant les enfants tant pis

et quand on leur donne à chacune une serviette elles s’inquiètent est-ce que la douche sera chaude parce que les enfants prendraient froid
et quand les hommes par une autre porte entrent dans la salle de douche nus aussi elles cachent les enfants contre elles.

Et peut-être alors tous comprennent-ils.

Et cela ne sert de rien qu’ils comprennent maintenant puisqu’ils ne peuvent le dire à ceux qui attendent sur le quai

à ceux qui roulent dans les wagons éteints à travers tous les pays pour arriver ici

à ceux qui sont dans des camps et appréhendent le départ parce qu’ils redoutent le climat ou le travail et qu’ils ont peur de laisser leurs biens

à ceux qui se cachent dans les montagnes et dans les bois et qui n’ont plus la patience de se cacher.

Arrive que devra

ils retourneront chez eux. Pourquoi irait-on les chercher chez eux ils n’ont jamais fait de mal à personne

à ceux qui n’ont pas voulu se cacher parce qu’on ne peut pas tout abandonner

à ceux qui croyaient avoir mis les enfants à l’abri dans un pensionnat catholique où ces demoiselles sont si bonnes. (Delbo, C.,  Aucun de nous ne reviendra : Auschwitz et après, éditions de Minuit, 1965)

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