Conférence du 19 mai 2026: Obsolescence de l’homme


L’histoire de notre modernité présente un paradoxe curieux. Née de l’affirmation de l’éminente dignité de l’homme, appuyée sur la foi dans les capacités de sa raison et sur une véritable foi dans le progrès, la modernité débouche sur une déchéance de l’humanité : nécessité de dépasser l’humain, soumission au machinisme et possibilité ouverte de l’anéantissement de l’humanité en raison de décisions humaines rendues possibles par le progrès des sciences et des techniques.

Qui est Günther Anders ?

Günther Anders (né Günther Siegmund Stern), né le 12 juillet 1902 à Breslau et mort le 17 décembre 1992 à Vienne, est un philosophe, journaliste et essayiste allemand puis autrichien. Ancien élève de Husserl et Heidegger et premier époux de Hannah Arendt, il est connu pour être un critique de la technologie important et un auteur pionnier du mouvement antinucléaire. Le principal sujet de ses écrits est la destruction de l'humanité.

Günther Anders a traité du statut de philosophe, de la Shoah, de la menace nucléaire et de l'impact des médias de masse sur notre rapport au monde, jusqu'à vouloir être considéré comme un « semeur de panique » : selon lui, « la tâche morale la plus importante aujourd'hui consiste à faire comprendre aux hommes qu'ils doivent s’inquiéter et qu'ils doivent ouvertement proclamer leur peur légitime ».

Anders obtient son doctorat en 1924 sous la direction d'Edmund Husserl, et étudie ensuite durant les années 1920 avec le philosophe Martin Heidegger. Il participe à ses séminaires avec Hans Jonas et Hannah Arendt, avec qui il est marié de 1929 à 1937.

Les exils : France et États-Unis

À Paris, il retrouve son cousin Walter Benjamin et fait la connaissance de Stefan Zweig ainsi que d'Alfred Döblin. Il émigre ensuite seul aux États-Unis en 1936, sans Hannah Arendt dont il divorce en 1937. Il s'installe en Californie à Los Angeles où son père a une chaire de professeur et va exercer divers petits métiers tels que répétiteur d'une fille d'Irving Berlin, travailleur en usine et accessoiriste de cinéma.

Installation en Autriche et engagement politique

Günther Anders décide de rentrer en Europe en 1950. Il refuse de retourner en Allemagne et de prendre un poste de professeur, proposé par Ernst Bloch, à l'université de Halle, en RDA. Il vit d'abord à Vienne, puis s'installe à Bad Ischl, une station thermale située près de Salzbourg.

Il publie en 1956 le premier tome de son grand œuvre, L'Obsolescence de l'homme. Il s'engage alors de plus en plus dans des combats politiques, inscrivant ses écrits dans la lutte contre la prolifération nucléaire, faisant des bombardements d'Hiroshima et de Nagasaki les événements cruciaux d'une modernité technique pouvant mener à la destruction de toute vie sur terre.

L'exagération comme méthode

L’exagération méthodique de Günther Anders semble tout d’abord s’inscrire dans un rapport problématique à la notion traditionnelle de vérité. Qui plus est, Anders ne motive pas sa démarche critique par des raisons métaphysiques, logiques, ou même épistémologiques ou linguistiques. Avant toute chose, l’exagération correspond pour lui à une intention politique.

On traduit en français Die Antiquiertheit des Menschen par obsolescence de l’homme. Mais Antiquiertheit est la propriété d’être antique ou ancien ou archaïque. En français on réservera plutôt obsolescence à un produit, une technique, une règle…

·         La honte prométhéenne

L’homme est dépassé par ses propres créatures. Pour le faire comprendre, Anders raconte une histoire qu’il a vécue.

J’ai visité avec T. une exposition technique que l’on venait d’inaugurer dans le coin. T. s’est comporté d’une façon des plus étranges, si étrange que j’ai fini par l’observer, lui plutôt que les machines exposées. Dès que l’une des machines les plus complexes de l’exposition a commencé à fonctionner, il a baissé les yeux et s’est tu. J’ai été encore plus frappé quand il a caché ses mains derrière son dos, comme s’il avait honte d’avoir introduit ses propres instruments grossiers, balourds et obsolètes dans une haute société composée d’appareils fonctionnant avec une telle précision et un tel raffinement. (L’obsolescence de l’homme, 1956)

Cette honte est celle du manant introduit par hasard dans la société des grands, à cette différence que la société des grands était faite d’humains et que les grands devant lesquels T. a honte sont les machines, des choses produites par les humains. Anders poursuit :

Si j’essaie d’approfondir cette «honte prométhéenne», il me semble que son objet fondamental, «l’opprobre fondamental», qui donne à l’homme honte de lui-même, c’est son origine. T. a honte d’être devenu plutôt que d’avoir été fabriqué. Il a honte de devoir son existence – à la différence des produits qui, eux, sont irréprochables parce qu’ils ont été calculés dans les moindres détails – au processus aveugle, non calculé et ancestral de la procréation et de la naissance. (Ibid.)

On ne saurait mieux décrire ce qui pousse au désir insensé de fabriquer des humains ou au désir tout aussi insensé de ramener son esprit à une simple mécanique au fonctionnement prévisible. 

Inversion du créateur et de la créature

Augustin d’Hippone voit dans l’inversion du créateur et de la créature la manifestation même de l’hérésie. Anders note que c’est un processus semblable qui caractérise l’homme saisi de la « honte prométhéenne » : la créature (la machine) devient l’objet d’admiration, elle prend un caractère sacré et l’homme (qui est pourtant le créateur de la machine) devient objet de mépris. Que cela ait à voir avec le « fétichisme de la marchandise » tel que Marx l’a analysé, c’est absolument certain. Les manifestations du culte des choses sont suffisamment nombreuses et suffisamment étudiées par les sociologues pour qu’il ne soit pas utile d’y revenir. Le plus intéressant, c’est cette aspiration au devenir-machine de l’homme, c’est-à-dire une aspiration à se débarrasser simultanément du « je » et de la liberté qui lui est inextricablement liée. Anders résume la situation d’une formule :

Le sujet de la liberté et celui de la soumission sont intervertis : les choses sont libres, c’est l’homme qui ne l’est pas.

C’est pourquoi, comme le note encore Anders, l’homme doit se consacrer au « human engineering », c’est-à-dire à la tentative de faire de son corps l’équivalent d’une machine, quelque chose d’aussi parfait qu’une machine. Dans l’attention que les individus portent à leur corps, on voit trop souvent une simple manifestation de narcissisme. Si c’était le cas, ce ne serait pas trop grave. Mais la vérité est bien pire : ce n’est plus la beauté des dieux de la statuaire grecque qui fixe les normes, car en elle, on peut toujours se reconnaître, mais la perfection fonctionnelle des machines. Il y a quelques années, une publicité de Citroën pour son modèle baptisé « Picasso » montrait les robots dédiés à la peinture sur la chaîne de montage. Le robot se mettait à peindre le véhicule en suivant un graphisme inspiré d’une toile de Picasso. Mais la précision et la rapidité d’exécution ne laissaient aucun doute quant à la conclusion à tirer : la machine est bien supérieure à l’homme et le génie de Picasso doit s’effacer devant la perfection machinique de la « Picasso ». Se retournant dans sa tombe, le peintre a dû être saisi, lui aussi, comme le T. de Günther Anders, par cette honte prométhéenne.

Pire que le travail à la chaîne

Il y a des analyses de l’évolution du travail qui mériteraient d’être reprises. Je note par exemple, à propos du travail à la chaîne :

Il n’est pas si sûr que le travail à la chaîne soit encore vraiment un « travail » au sens classique du terme. Car ce que nous « accomplissons » en tant que travailleurs à la chaîne n’est pas une entité gestuelle, une action complète dans laquelle nous pourrions nous investir comme le menuisier dans la production d’une table, le violoniste dans sa mélodie ou même le bûcheron dans ses coupes. Au contraire, nous n’accomplissons jamais que des fragments d’une activité avec laquelle nous ne pouvons jamais nous identifier, mais que nous devons répéter des milliers de fois. Et à nouveau le lendemain. Comme il ne nous procure ni la joie du produit en devenir, ni celle du produit fini, le travail à la chaîne est quelque chose de bien pire, pour ne pas dire de plus maudit que tout travail antérieur. Il est le premier à faire de nous des prolétaires. (OH, 2, p.95)

Il y a ensuite toute une analyse des transformations qu’induit l’automatisation et la transformation du travail en « berger des objets », mais là encore nous n’avons sans doute par le droit d’appeler cette oisiveté un travail au même titre que le labour du paysan. À ce nouveau genre de travailleur est refusée « même la sueur ».

Il fait aussi cette remarque que la domination de la technique trouve son expression la meilleure dans l’économie organisée. Nous pouvons voir aujourd’hui que le capitalisme ultra-moderne ressemble parfaitement à ce qu’était la bureaucratie soviétique.

Terminons ce point sur une remarque :

Que des millions d’hommes puissent remplir l’océan du temps libre avec des divertissements, de la « culture », du sport ou du sexe, j’en doute et je le conteste. Et cela peut-être parce que je suis un zélote obstiné et sourcilleux de l’éthique du travail. Rien ne m’est plus étranger que de faire des leçons en disant que seuls ceux qui gagnent leur vie en travaillant méritent de vivre. Ce que je crois, c’est que l’homme ne peut pas vivre sans le travail auquel il a été condamné, qu’il est incapable de supporter le divertissement « around the clock ». (p.99)

La télévision

La télévision constitue un autre objet important de la réflexion d’Anders. On peut en dégager les principaux points :

Le monde livré à domicile : Anders parle d'un bouleversement ontologique : ce n'est plus l'homme qui va vers le monde, mais le monde (réduit en images) qui vient à lui. Cette inversion supprime l'effort, l'implication corporelle et la découverte active, nous transformant en pur réceptacle. Il en résulte une forme de passivité structurelle, le spectateur étant réduit à un consommateur sédentaire d'un "monde en conserve".

L'érosion du réel : Le monde comme fantôme et matrice : La conséquence la plus spectaculaire de cette inversion est la confusion entre image et réalité. D'un côté, l'image télévisée est un "fantôme", une simple apparence qui usurpe la place du réel et devient "plus réelle" que la réalité vécue. De l'autre, elle devient une "matrice" (un moule), un modèle qui dicte ce que doit être la réalité : on vit désormais "comme à la télé".

La fabrique de l'homme massé : Le spectateur comme "ermite de masse" : Consommée dans l'intimité du foyer, la télévision transforme l'individu en "ermite de masse" : seul chez lui, mais connecté à la norme standardisée d'un public global. Ce processus d'atomisation dissout les liens familiaux et sociaux, et produit un "homme massé" standardisé par le même flux continu d'images.

L’époque de l’ermite de masse est fondamentalement non révolutionnaire, car les ermites de masse ne se rassemblent plus et n’ont aucun besoin de se rassembler.  L’arrivée d’internet et des réseaux sociaux ne change pas fondamentalement la donne. Dans certains cas, les RS ont pu servir de moyens de communication rapide pour des mobilisations (ex : Gilets jaunes), mais globalement ils sont de puissants dissolvants des organisations politiques et sociales réelles.

La bombe

Günther Anders, dans Obsolescence de l’homme résume toute l’histoire humaine en trois formules :

1.     Tous les hommes sont mortels.

2.     Tous les hommes peuvent être tués.

3.     L’humanité peut être tuée.

1945, une rupture dans l’histoire de l’humanité

Les deux bombes A larguées sur Hiroshima et Nagasaki, les 6 et 9 août 1945, ne sont pas un simple changement dans l’histoire des guerres. L’introduction des armes à feu, l’invention des armes à répétition, des barbelés et des gaz asphyxiants sont des étapes de l’histoire militaire, importantes, mais non décisives. La bombe atomique est d’une autre nature.

Les deux bombes (Little Boy à l’uranium sur Hiroshima et Fat man au plutonium sur Nagasaki) sont lancées fondamentalement pour tester ces nouvelles armes – c’est après coup que le gouvernement américain invoquera le refus du gouvernement japonais de capituler, alors qu’après le bombardement de Tokyo aux bombes incendiaires et l’invasion soviétique de la Mandchourie, ce n’était plus qu’une question de jours. Il s’agissait aussi pour le gouvernement américain de faire peur aux Soviétiques et on peut dire que la guerre froide commence à Hiroshima.

Hiroshima compte environ 250 000 habitants et n’a pas encore été bombardée. Selon le musée national de la ville d'Hiroshima, la ville fut volontairement épargnée par les Américains lors des bombardements conventionnels pour éviter tout dommage préalable, afin de mieux évaluer les effets de la bombe L’explosion que a lieu à la verticale de l’hôpital Shima en plein cœur de la ville. Elle fait immédiatement des dizaines de milliers de morts et détruit tout sur 12 kilomètres carrés. Trois jours plus tard, la seconde bombe était larguée sur Nagasaki, une ville de 173 000 habitants. Le nombre total de morts est difficile à estimer. Les États-Unis reconnaissent 70 000 morts pour Hiroshima et 40 000 pour Nagasaki. Les Japonais donnent un chiffre nettement plus élevé ; au moins 250 000 morts. Sans oublier les habitants irradiés qui mourront plus tard de cancer.

Aujourd’hui, les États-Unis, la Russie, la Chine, la France, la Grande-Bretagne, l’Inde, le Pakistan, la Corée du Nord et Israël détiennent officiellement plus de 12 000 têtes nucléaires, sachant que la Russie et les États-Unis détiennent 90% du total. La puissance de ces têtes va de quelques kilotonnes équivalent TNT jusqu’à plus de 50 mégatonnes. À titre de comparaison, la bombe larguée sur Hiroshima avait une puissance de 20 kilotonnes. L’humanité a frôlé la guerre nucléaire en l’URSS et les États-Unis en 1961, lors de la « crise des missiles » de Cuba. Il faudrait être complètement inconscient pour croire que nous sommes à l’abri d’un scénario-catastrophe.

Constats d’effroi

L’entrée dans l’ère atomique est d’abord celle de la puissance de l’homme. Dieu pouvait créer ex nihilo, l’homme peut renvoyer au néant toute la création ! « Nous sommes les seigneurs de l’apocalypse ! », dit Günther Anders :

C’est facile à dire. Mais c’est si monstrueux qu’en comparaison toutes les vicissitudes de l’histoire écoulée semblent anecdotiques, toutes les époques antérieures semblent s’être ramassées, confondues pour n’être plus qu’un « avant », car, désormais, nous ne sommes plus seulement les représentants d’une nouvelle génération historique, mais – bien que nous n’ayons pas changé anatomiquement – en raison de ce complet changement de notre position par rapport à l’univers et à nous-mêmes, des êtres d’une nouvelle espèce, des êtres qui ne se distinguent pas moins du type « homme », tel qu’il a eu cours jusqu’ici que le surhomme se distinguait de l’homme aux yeux de Nietzsche. Positivement parlant, nous sommes des titans. Au moins pour la période plus ou moins courte pendant laquelle nous sommes omnipotents sans avoir encore fait de cet omnipotence un usage définitif. (Obsolescence de l’homme I, « Sur la bombe et les causes de notre aveuglement face à l’apocalypse »)

Anders voit dans cette nouvelle ère l’accomplissement du désir d’infini, la paroxysme de la démesure ou de l’ubris. Mais de la seule démesure dont nous soyons réellement capables, celle de la destruction – on connaît le fantasme de toute-puissance des enfants qui s’exprime la pulsion de destruction. Il faut relier ce sentiment d’être devenus des titans au triomphe du machinisme (cf. supra sur « la honte prométhéenne »).

Les hommes ne peuvent (ne pouvaient) admettre leur mortalité que parce que l’humanité devait leur survivre. Ils pouvaient même essayer de devenir immortels par la gloire. Nous ne pouvons plus vivre dans cet espoir, parce que nous savons que notre monde peut disparaître en un laps de temps très court. Anders fait référence à la bombe, mais la crise écologique ou le réchauffement climatique pourraient à échéance pas très lointaine détruire notre monde. Une augmentation de 3° de la température moyenne de la planète pourrait entraîner des conséquences terribles pour la civilisation humaine.

Ne pas voir ce que l’on voit

Tout est fait pour que ce constat, c’est-à-dire celui de la capacité que nous avons acquise de détruire l’humanité, ne devait pas jamais être vraiment entendu :

Pour écarter tout risque d’un ultime sursaut de la conscience, on a construit des êtres sur lesquels rejeter la responsabilité, c’est-à-dire des machines à oracles, des consciences automates électroniques – car les calculateurs cybernétiques ne sont rien d’autre, eux qui sont l’incarnation de la science (donc du progrès, donc de la moralité de toutes les décisions) et prennent en émettant un léger bourdonnement toutes les responsabilités de l’homme, tandis que celui-ci se tient à leurs côtés, et mi-reconnaissant, mi triomphant, s’en lave les mains. (Op. cit.)

Anders ne verse pas dans la science-fiction. On confie de plus en plus souvent la décision d’emploi à une machine IA qui donnera son avis bien informé, laissant encore à l’opérateur humain le soin d’appuyer sur le bouton. Mais c’est purement formel et ne saurait durer, car l’opérateur humain en sait toujours moins que le machine. Le pilote de l’avion qui a largué Little Boy sur Hiroshima s’est écrié en voyant son œuvre : « Mon Dieu, comment avons-nous pu faire cela ? »  Soyons certains que la machine IA, qui ne croit pas en Dieu, n’aura pas cet ultime remords.

La bombe n’est pas un moyen

Depuis Carl von Clausewitz, on croit savoir que la guerre n’est que la continuation de la politique par d’autres moyens (voir De la guerre¸1831). La politique définit les fins et la guerre entre dans les moyens qui permettent d’atteindre ces fins. Une guerre « normale » permet de conquérir un territoire, d’ouvrir des voies maritimes, de faire du commerce là où l’on ne pouvait plus en faire, réduire des peuples en esclavage ou piller les ressources d’un pays.  Mais une guerre nucléaire ne serait le moyen de rien puisque son déclenchement anéantirait bientôt toute finalité quelle qu’elle soit.

On objectera qu’il pourrait y avoir des guerres limitées avec des armes nucléaires tactiques, de faible puissance, des « armes de théâtre », disent les spécialistes. Mais si les deux pays en guerre sont dotés de l’arme nucléaire, l’escalade est à peu près inévitable et conduit à la destruction mutuelle assurée (MAD). Si un seul des États en conflit est doté de l’arme nucléaire, il ne l’emploierait pas de peur d’entrainer des représailles de la part d’un autre État nucléaire.

Qu’un État dispose de suffisamment d’ogives pour détruire quatre fois la planète pendant que l’autre ne peut la détruire que trois fois est une comptabilité dénuée de sens. Günther Anders note que le couple « moyens-fins » est désormais vidé de sens. La course aux armements paraît insensée sur ce plan. Mais qu’elle se poursuive ne peut que nous convaincre que l’existence même de notre monde est menacée, par nous-mêmes. La bombe est, comme le dit encore Anders, « un être monstrueux. »

La bombe est arrivée entre les mains d’hommes ordinaires. Il a, certes, fallu un plan, mobiliser des armées de savants comme on n’en avait encore jamais vues (le projet Manhattan, sous la direction du physicien Robert Oppenheimer). Tous ceux qui participent à ce projet ont de bonnes raisons de le faire – ils savent que les nazis travaillent aussi sur cette arme. Bien que fervent pacifiste, Albert Einstein écrivit ainsi en 1939 une lettre au président Roosevelt pour le mettre e garde contre les menaces allemandes et l’inciter à développer cette arme pour les États-Unis.

S’interrogeant sur la question de la culpabilité, Anders écrit :

Il y a bel et bien des coupables effectifs. Il y en a, aussi opaque qu’ait pu être jusqu’à présent la question de la responsabilité, et même si la véritable question de la culpabilité commence seulement à se poser. Si elle ne le fait que maintenant, c’est parce que c’est seulement maintenant que nous savons ce que signifie la bombe. Peu importe que l’un ou l’autre ait été jusqu’ici innocent, il devient coupable s’il n’ouvre pas les yeux à ceux qui ne voient pas encore et s’il ne hurle pas ce qu’il a compris aux oreilles de ceux qui ne comprennent pas encore. La faute n’est pas à rechercher dans le passé, mais dans le présent et dans l’avenir. Les assassins potentiels ne sont pas les seuls coupables, mais aussi les morts en puissance, nous le sommes. (Op. Cit.)

Compter les rescapés ?

Un des arguments en faveur de la bombe est qu’elle nous aurait épargné une nouvelle guerre mondiale. Anders remarque encore que « c’est Hitler qui a introduit l’usage de se présenter comme un sauveur en comptabilisant comme “rescapés” ceux que l’on aurait pu assassiner, mais que, finalement, on a épargnés. »

Effectivement, cet argument en faveur de l’équilibre de la terreur défie toute logique. Comme si les guerres étaient des calamités naturelles que l’on ne pourrait éviter et dont nous ne pourrions que minimiser les dégâts humains. Les boucliers « antimissiles », les dispositifs du type « guerre des étoiles », mis en œuvre avec la présidence de Reagan prétendent minimiser la victimes « domestiques », mais aussi maximiser les victimes extérieures. Tout stimule d’ailleurs la création de nouveaux engins de mort, comme les missiles hypersoniques, les vecteurs indétectables, etc.

La course à l’anéantissement

Les départements gouvernementaux chargés de préparer la guerre se nomment généralement « ministères de la défense ». Il s’agit en vérité de ministères chargés de la planification de l’anéantissement de l’humanité. Pourquoi ne le voyons-nous pas ? D’où vient notre aveuglement. Anders en voit la cause dans le « décalage prométhéen. » De quoi s’agit-il ? Nous pouvons mettre en œuvre les moyens que nous avons construits nous-mêmes en vue d’atteindre un certain objectif et néanmoins nous ne pouvons guère prévoir ce qui se passera si cet objectif est atteint. Nos facultés ont des limites et « l’homme est toujours plus petit que lui-même ». Ce problème n’est pas nouveau et on sait depuis longtemps que ce qui arrive dans l’histoire, c’est ce que personne n’a voulu. Mais la situation actuelle rend l’écart entre ce que nous pouvons faire et notre capacité à imaginer les conséquences est un gouffre. L’apocalypse est juste un mot pour nous.

En vérité, nous n’avons pas la plus petite idée de ce que pourrait vouloir dire l’anéantissement de l’humanité – nous n’avons d’ailleurs pas d’idée adéquate de la mort, disait Spinoza. Par exemple, il ne se passe guère de jour sans que pour justifier telle ou telle action (le tri des ordures par exemple !), on n’invoque la nécessité de « sauver la planète ». Et même si nous sommes convaincus que la planète est en danger et qu’il faut tout faire pour la sauver, cela n’a que de minces conséquences sur notre pratique quotidienne. On voit même des « sauveteurs de la planète » se muer du jour au lendemain en propagandistes de la guerre.

Or, la course à l’anéantissement est engagée, non seulement par la course aux armements qui a repris avec vigueur toute spéciale après les quelques années d’accalmies qui avaient suivi la fin de la guerre froide, mais aussi par toute la marche même de notre système économique et social qui est mené par une fin, l’accumulation illimitée de puissance.

Conclusion

Nietzsche faisait du nihilisme la pensée (ou plutôt la non-pensée) du « dernier homme ». Ceci met en perspective la thèse d’Anders : « les seigneurs de la bombe sont des nihilistes actifs ». Quelle que soit leur philosophie ou leur religion, par ailleurs, ils sont des nihilistes, même s’ils ignorent le sens de ce mot. Le nihilisme se tient en une question : pourquoi devrait-il y a avoir quelque chose plutôt que rien ? À partir du moment où le monde est aplati, réduit sa seule réalité physique d’un processus sans sujet ni fin, plus rien n’a de valeur et l’humanité peut disparaître, puisqu’elle-même n’est rien, rien au regard de l’immensité de l’univers connu, rien au regard des temps cosmiques. La bombe n’est pas autre chose que la manifestation de ce lien secret entre la technoscience moderne et le nihilisme.

 

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