Conférence du 5 mai: qu'est-ce que l'homme?
Résumé de la conférence du 5 mai 2026
L’humanisme fait l’éloge de l’homme. Mais qu’est-ce que l’homme ? Comment peut-on le connaître ?
Rappel : Descartes et
la suite
Dualisme cartésien. L’homme est conçu
comme le lieu de l’union du corps et de l’esprit. Il y aurait deux
« substances ».
Descartes, à titre d’hypothèse de
travail, avait soutenu que les animaux n’étaient guère que des machines plus
perfectionnées et construites avec des rouages plus subtils que ceux des
machines construites par les hommes ; il ajoutait cependant que l’esprit
humain échappait à cet univers machinique, même si le corps humain ne différait
guère du corps des animaux. La Mettrie lui reprochait d’avoir craint de tirer
les conclusions de ses propres thèses : on pouvait aisément montrer que
l’esprit humain n’était rien de spécifique, mais seulement une manifestation
des mouvements machinaux du corps. On trouve plus que des traces de ces
idées-là chez Diderot, notamment dans sa Physiologie, publiée après
sa mort.
Même quand, au XVIIIe siècle,
avec Barthez ou Bordeu, par exemple, on abandonna définitivement le mécanisme
cartésien pour revenir à une conception spécifique de la vie, au nom du
« principe vital », l’idée de réduire l’esprit au corps ne disparut
point. On attribue à Cabanis l’idée que le cerveau secrète la pensée comme le
foie secrète la bile. Cabanis ne dit pas exactement cela, l’idée est dans l’air
du temps.
Certes, ce vitalisme est vite entré
en déclin. Grand savant et philosophe des sciences, Claude Bernard aurait
dit : « je n’ai jamais trouvé l’âme sous mon scalpel. » Dans
les Principes de médecine expérimentale, (1858-1877), il dit
clairement :
« J'ai souvent raisonné de ces choses avec des
philosophes et jamais il ne m'a paru nécessaire de faire pénétrer dans nos
organes une âme libre et raisonnante, ou même une âme instinctive, pas plus
qu'il n'est nécessaire d'en supposer une dans les organes d'une machine à
vapeur. »
Neurosciences
C’est enfin, au siècle dernier le
neurophysiologiste Jean-Pierre Changeux qui publie un livre intitulé L’homme
neuronal, qui se propose de montrer comment nous pourrions avoir une
description juste de la pensée en étudiant les complexes de neurones, et il
propose ainsi d’abandonner purement et simplement le mot « esprit ».
Comme la vie, l’esprit n’a pas sa place dans les laboratoires.
Avec le développement de la science,
nous savons que le cœur n’est guère qu’une pompe et non le siège des
sentiments, l’air respiré par nos poumons n’est pas un mystérieux principe
vital. Il est évident que tout ce que nous appelons « pensée » a un
rapport direct avec l’activation des réseaux neuronaux dans le cerveau.
Si bien qu’il semble évident que
« le cerveau pense » ou, à tout le moins, que « dans le cerveau,
ça pense ». Du même coup, voilà la pensée qui, à son tour, déserte le
champ de la philosophie, pour tomber dans celui de la neurobiologie.
Le cerveau pense-t-il ?
En effet, il semble parfaitement
cohérent avec l’ensemble du développement des connaissances scientifiques
d’affirmer que le cerveau pense. La science a vocation à connaître selon ses
propres méthodes l’ensemble de la réalité. Or l’homme est une des réalités
parmi les plus intéressantes, pour nous humains ! La science ne peut
cependant connaître que les phénomènes (au sens de Kant), donc des réalités
susceptibles d’être objets d’expérimentation. La pensée, telle qu’en parlaient
les philosophes, n’est pas susceptible d’une autre expérience que cette
expérience intérieure, toute subjective, qui nous définit comme des êtres
conscients.
Le cerveau en revanche – et notamment
avec le développement de l’imagerie médicale – peut être l’objet d’une
véritable science qui n’est rien d’autre qu’une spécialisation de la biologie. Dire que « le cerveau
pense », c’est alors résumer la question à ceci : « la pensée,
ce n’est rien d’autre que ce qui se passe dans le cerveau, c’est-à-dire un
ensemble de processus complexes d’activation électriques et chimiques des
connexions entre les neurones. »
De ce point de vue, la neurobiologie
semble avoir validé les propositions matérialistes formulées de longue date par
tout un courant philosophique, de l’atomisme antique aux thèses de Diderot
dans Le rêve de d’Alembert :
- nous
savons corréler de nombreux processus mentaux avec l’activation de certains
réseaux de neurones ;
- nous
commençons à savoir connecter le cerveau et nos machines (par exemple pour les
commandes motrices) ;
- nous
savons comment les processus chimiques commandent les états mentaux (ex :
toute la pharmacopée des névroses et des troubles mentaux).
Les neurosciences promettent
beaucoup. Elles tiennent… un peu. Les applications médicales promises par les
neurosciences ne manquent pas. C’est toujours pour d’excellentes raisons que le
pire arrive ! On pense tout d’abord à des prothèses cérébrales qui
viendraient pallier des lésions. Le plus spectaculaire est la commande directe
d’une machine par le cerveau. Ainsi on teste des applications pour les
tétraplégiques : leur exosquelette mécanique pourrait être commandé
directement par la « pensée » et ce grâce à la greffe d’un dispositif
électronique sur le cerveau.
Une meilleure connaissance du cerveau
permettrait aussi d’en améliorer les performances. On pourrait imaginer un
système de mémoire informatique directement intégré. D’ores et déjà il existe
une vaste littérature pour apprendre à mieux « manager son cerveau »,
à utiliser les neurosciences en pédagogie ou dans le « développement
personnel ». On propose même de devenir un chef charismatique
grâce aux neurosciences.
Y a-t-il beaucoup de savants pour
prendre au sérieux ces balivernes ? On peut penser ou espérer que non. Il faudra donc
s’interroger sur le sens de ces promesses et sur l’idéologie qui sous-tend le
marketing scientiste des neurosciences. Autrement dit, nous devons nous
demander quelle est la délimitation théorique des neurosciences – quel est leur
objet propre – et déterminer ce qui sort de ce champ et exprime non plus une
série de thèses scientifiques, mais une véritable idéologie, et c’est ce
problème qui constituera le nœud de notre propos.
Les neurosciences dans l’impasse
À y regarder de plus près, les
questions du rapport entre pensée et cerveau (ou système neuronal) sont
beaucoup moins simples que ne le laisseraient penser les prétentions
neuroscientifiques, et le triomphe du matérialisme en philosophie de l’esprit
pourrait bien n’être qu’un trompe-l’œil. Si on admet que la pensée dépend du
cerveau, pour autant, on n’a pas démontré que pensée et activité cérébrale sont
identiques. Il faudrait encore rendre compte de ces deux traits essentiels de
la pensée que sont la conscience et l’intentionnalité.
L’intentionnalité est le fait qu’une
pensée est toujours une pensée de quelque chose, qu’elle vise quelque chose.
Quand je prononce la phrase « le chat est sur le tapis », cette
phrase a un contenu sémantique. L’énonciation est bien une activité cérébrale
(qui mobilise l’aire du langage), mais c’est une activité qui porte sur un état
du monde (le fait que le chat est ou n’est pas sur le tapis).
Si la pensée n’est qu’un état
physique du cerveau, comment un état physique pourrait-il être « à
propos » d’un autre état physique ? Un état physique peut être causé
par un autre état physique, mais il n’a en lui-même aucun contenu sémantique :
les phénomènes physiques « ne veulent pas dire quelque chose », sauf
à retomber dans une conception purement animiste qui ferait des processus
physiques des signes envoyés aux humains par on ne sait qui ou quoi !
La relation de causalité physique
n’est pas une relation sémantique. Si je vois de la fumée, je pense qu’il doit
y avoir un feu, mais la fumée n’est pas un état physique « à propos »
du feu. C’est seulement un sujet humain qui, utilisant ses connaissances
acquises par expérience, peut penser : « il y a de la fumée, ça veut
dire qu’il doit y avoir un feu quelque part ». Il apparaît donc que la
neurobiologie ne peut donner aucune description physique de l’intentionnalité
de nos pensées.
La neurobiologie est tout aussi
impuissante à décrire ce qu’est la conscience. Quand nous pensons, nous sommes
conscients de nos pensées. Comme le dit Kant « le Je accompagne
toutes mes représentations ». Nos représentations ne nous laissent pas
indifférents ! En effet, la conscience est la présupposition de toutes nos
pensées : toutes les conceptions scientifiques et toutes les expériences
sur lesquelles elles s’appuient sont des faits de conscience. C’est la
subjectivité qui fonde l’objectivité et non l’inverse ! Le point de vue
scientifique sur la conscience serait celui qui réduit la conscience à un
phénomène objectif, mais la conscience réduite à une phénomène objectif n’est
plus la conscience ! La conscience échappe ainsi à toute objectivation
scientifique.
Impasse matérialiste
Ainsi, ni les sciences cognitives ni
la neurobiologie n’ont réussi à expliquer comment la subjectivité, cette
expérience indiscutable que nous faisons de nous-mêmes, peut émerger d’un monde
de faits objectifs. John Searle (voir La redécouverte de l’esprit.
Gallimard, NRF-Essais, 1995), lui-même matérialiste, fait remarquer que nous ne
sommes pas parvenus à expliquer comment la conscience peut être
« naturalisée », c’est-à-dire comment nous pouvons la décrire
scientifiquement comme n’importe quel phénomène naturel ; même s’il ne
désespère pas qu’on y puisse parvenir un jour.
Si la pensée était une chose
matérielle, un phénomène observable scientifiquement, elle devrait avoir des
propriétés physiques soit macro-physiques (dimensions, masse, propriétés
sensibles), soit microphysiques (comme les propriétés des particules élémentaires). Mais, évidemment, une pensée n’a
absolument pas ce genre de propriété ! Il faudrait donc admettre :
- soit
que la pensée n’existe pas, ce qui serait ennuyeux ;
- soit
que la pensée est un simple effet dans le cerveau d’un processus
physico-chimique et alors on voit mal comment cette pensée pourrait revendiquer
le qualificatif de « vraie ». Les phénomènes ne sont ni vrais ni
faux, ils sont observables ou non et la vérité ne peut pas être un prédicat
d’une réalité naturelle.
Inversement, nous avons de bonnes
raisons d’admettre que nos pensées existent : elles ont une certaine
permanence, elles peuvent se transmettre aux autres, elles résistent à nos
volontés et à nos fantaisies (pensons aux objets mathématiques : il est
impossible de feindre sérieusement que 2 et 2 sont 5).
Mais si on admet que nos pensées sont
causées par des processus matériels sans être elles-mêmes matérielles, on n’est
pas plus avancé, car on devra expliquer comme un phénomène physique peut causer
quelque chose qui n’a aucun rapport avec un phénomène physique – c’est le noyau
de l’argumentation de Descartes selon qui « nul corps ne peut
penser » (voir Réponses aux objections aux Méditations
métaphysiques).
Nous pouvons ainsi d’un côté,
admettre que pensée et cerveau sont inséparables, mais d’un autre côté,
reconnaître que nous sommes incapables de réduire la description des états
mentaux à la description des états physiologiques du cerveau. On peut professer
un matérialisme métaphysique (le monde est un, il est « matériel »,
infini et incréé) tout en admettant que les comportements et activités humains
peuvent être l’objet de deux descriptions hétérogènes, une description en
termes d’états physiques et une description en termes d’états mentaux, sans que
l’un des deux niveaux puissent être défini comme la cause de l’autre.
Il n’est pas nécessaire de revenir au
dualisme cartésien des deux substances (chose étendue et chose pensante) pour
admettre cependant que « nul corps ne peut penser » : dès lors
qu’on admet que ni la conscience ni l’intentionnalité ne se peuvent expliquer
en termes purement objectifs et physiques, il faut alors reconnaître que le
cerveau – un organe de notre corps – ne pense pas au sens exact du terme.
Par conséquent, l’expression
« le cerveau pense » peut être considérée elle aussi comme un abus de
langage. Ce n’est pas que le cerveau ne pense pas et que ce serait autre chose
qui pense, le corps, le cœur ou les poumons, etc. ! C’est tout simplement
que, strictement parlant on ne peut pas plus dire qu’un cerveau
« pense » qu’un ordinateur ou un distributeur automatique de café. La
pensée n’est pas un prédicat possible pour une chose physique. Mais il n’est
sans doute pas possible non plus de dire que c’est l’esprit qui pense, si on
entend par « esprit » une entité particulière distincte du corps – ce
serait revenir à un dualisme dont les complications sont trop connues :
comment comprendre l’interaction entre substance matérielle et non pensante et
une substance pensante et non matérielle ? Une pensée est une « chose
mentale » qui a un contenu, ce contenu pouvant être une image d’une chose
physique … ou une autre chose mentale : ma pensée de Pierre a pour contenu
mon ami Pierre, ma pensée du triangle rectangle a pour contenu le triangle
rectangle dont je connais la définition et ma pensée de la pensée a pour
contenu l’acte de penser.
Évidemment, cette façon de voir les
choses n’est pas agréable pour ceux qui pensent qu’on peut faire une théorie du
tout, qui serait finalement une physique. Mais c’est la seule manière que nous
ayons de rendre compte du fait que nous parlons et que nos paroles prétendent à
la vérité. Si, en effet, nos pensées n’étaient rien d’autre qu’une appellation
pour des processus physiques, il n’y aurait aucun sens à dire qu’elles sont
vraies ou fausses : on pourrait seulement se demander si telle pensée est
une action adaptée de l’individu dans des circonstances données. Mais une telle
conception renonce à l’idée de vérité, car une erreur peut être une réponse
adaptée… Sauf si on est un pragmatiste convaincu qui soutient que « est
vrai ce qui marche » et que la vérité n’est qu’une manière de désigner les
propositions qui nous agréent.
Pour autant, il n’est pas
complètement insensé de dire que le cerveau pense, si par là on entend qu’il y
a corrélation entre pensée et activité cérébrale. Que je pense implique qu’il
se passe un certain nombre de processus dans mon cerveau. Cependant, du point
de vue qui nous importe, c’est-à-dire du point de vue de l’intelligibilité des
comportements humains, ce genre de proposition n’est pas d’une grande utilité.
Quand un individu est malheureux parce qu’il a perdu un être cher, on constate
que son état cérébral se modifie, que les neurotransmetteurs qui assurent la
régulation des humeurs n’accomplissent plus leur fonction correctement.
Cependant, on ne peut pas dire que c’est son état physique qui est en cause,
c’est bien ce sentiment de la perte qui est la cause du malheur. Autrement dit,
même si on admet que le « cerveau pense », c’est une proposition
finalement vide puisqu’elle n’apporte aucun gain d’intelligibilité, et ne
permet pas de dire quelque chose de plus intéressant que ce que la psychologie
populaire nous dit.
dangers
Herbert Marcuse soutient que la
société industrielle technicienne moderne produit ce qu’il appelle une pensée
unidimensionnelle, une pensée « positive » qui ignore la
contradiction. Les neurosciences conduisent à une vision unidimensionnelle
de la pensée comme effet des processus neuronaux. Ce qui contredit
éventuellement cette approche est relégué au rang des superstitions
métaphysiques. Le prototype de cette pensée unidimensionnelle est la pensée
procédurale. À la question traditionnelle de la philosophie,
« qu’est-ce ? » on substitue la question « comment
faire ? » À la question « qu’est-ce que la pensée ? »
les neurosciences substituent la question « comment le cerveau produit de
la pensée ? » et si nous pouvons répondre à cette question alors nous
pourrons modifier les conditions physico-chimiques pour produire une pensée
conforme. On le fait déjà, en bricolant, à partir de certaines pharmacopées ou
de techniques de conditionnement. Mais les neurosciences promettent la
rationalisation de ce formatage des pensées.
L’homme
lui-même, en tant qu’être social culturel, en tant que sujet pensant devient
objet de l’activité technoscientifique. Il devient un « produit
fabriqué » selon des normes industrielles. Aucun défaut ne sera
toléré !
On ne peut
guère que reprendre l’expression désespérée de Pierre Legendre, « Hitler a
gagné la guerre ». Enfin non, il ne l’a pas encore gagnée. L’impératif
moral absolu qui doit être défendu est celui du respect de l’intégrité du corps
humain qui n’est pas une chose que nous avons, mais qui est cette chair que
nous sommes. Aristote définissait l’art (ou la technique) en disant qu’il imite
la nature ou vient à son secours quand elle est trop faible. C’est une bonne
norme pour l’éthique de la médecine scientifique : aider la nature quand
elle est trop faible (par exemple quand le cerveau est atteint d’une tumeur)
mais non la modifier. Défendre le caractère sacré de l’homme, les positivistes
et les scientistes y verront une idée religieuse. Peut-être. Mais peu importe
car c’est l’avenir d’une humanité humaine qui est en question.
Le 5 mai 2026
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